George Mureşan

 

Da Silva fait du tourisme

 

Approchait l’hiver, le fameux et terrible hiver ardare et je me demandais à quoi devais-je m’y attendre.

Mes connaissances d’ardare étaient désormais remarquables, je pouvais l’affirmer avec un certain manque de modestie. Le directeur de l’école était tout à fait satisfait par ma prestation, l’argent de la Confédération arrivait sans faille à la fin de chaque mois, la guerre était dévastatrice mais lointaine, et dans mon temps libre je voyais Mira, on sortait boire des bières, je l’aidais à traduire des films ou on faisait l’amour. Nous étions début décembre. 

Une semaine auparavant, nous avions passé sans nous annoncer au atelier d’Aliana, qui nous avait accueilli avec une grimace :

« J’ai du travail. Qu’est-ce que vous fichez là ? »

« Nous souhaitons te corrompre », avait dit Mira. « José n’ai jamais visité un cimetière, depuis qu’il est ici. »

Aliana avait ouvert grand les yeux, comme si on lui annonçait une énormité.

« Impossible. Et tu ôses me l’apporter ici ? Qu’est ce que tu as fichu ? »

« Je pensais lui offrir un guide de qualité », avait souris mon amie.

Aliana avait lâché sa composition en cours, elle s’était habillé et nous étions partis tous les trois à pied, direction le cimetière Samterin.

 

- Que ceux qui viennent en l’Ardarie aille au cimetière, commença Aliana son exposé, sur le lieu dûment choisi. En l’Ardarie, on ne rencontre point de vrais vivants. Les vivants, ce sont de créatures dégénérées du crépuscule, qui parasitent les rêves des morts. L’Ardarie est LÀ, avait-elle dit, frappant de la pointe de son bâton une croix de marbre appuyée par deux anges. Il est mieux ainsi. Oh, il est beau, notre pays. Le seul hic, c’est qu’il est mort. Mais es-ce vraiment un problème ? Regardez autour de vous : toutes ces tombes, c’est la classe. Les ardares savent où il faut investir. Croire que leur vie servirait à quelque chose serait un affront à l’intélligence et au bon sens. Et les ardares ne sont pas bêtes – ils profitent de leur existence létargique pour laisser des traces durables Nos cimetières... aucun urbaniste ne les a systématisées, aucun despote illuminé ne les a retournées. Ici, a Samterin, tu trouveras des tombes vieilles de mille ans. C’est ici que notre identité est restée inaltérée : ceci dure depuis la création de l’église nationale monophysite. C’est ici que se trouve ce qu’il reste de nous. Et rien ne s’en est perdu. Les gens naissent et meurent, ce qui est poussière retourne à la poussière, mais ici, quelque chose reste. Une trace.

Aucun autre pays ne délivre de diplôme d’Architecte Funéraire, sanctionnée par six ans d’études.

 

En aucun autre pays les gens ne commencent à épargner pour leur caveau à partir de 18 ans.

Tu pourrais te demander, mon cher, pourquoi n’as-tu jamais entendu parler de ces choses-la. Ne t’étonne pas, car la mort n’est pas un sujet de discussion acceptable. La mort, c’est l’action. Léthargique est uniquement la vie. Je te dis, sans possibilité aucune de me tromper, que la valeur d’un peuple se trouve dans ses cimetières. Autrement, les tombes seraient à l’image lamentable des apparences extérieures de nos peuplades : comme des blocs, sur 17 étages. Avec un petit balcon et des placards pour stocker les offrandes pour les besoins d’au-délà. Mais la mort, c’est du sérieux. C’est la vie qui est une blague. Une blague de mauvais goût.

Elle nous accompagna à travers les allées, on passa sous des ailes de plombs des anges funéraires aux trompettes du jugement-dernier sur lesquelles grimpait la lierre, parmi de pleureuses vestales à la chevelure étalée sur les pierres tombales, matrones figées dans des poses pieusement-lascives, de hanches larges et épaules dénudées, des bustes de messieurs à monocle, chapeau-melon et moustache, de donjons romantiques ou mausolées en brique rouge. Le cimetière grandissait dans tous les sens, montait et descendait sur trois collines, et dans son cœur coulait une petite rivière canalisée. Sur l’eau jalonnée de rubans de gerbes décolorés, passaient de temps en temps des chrysanthèmes.

Je vis les Murs aux Songes, où les mortels griffonnaient des épitaphes pour eux-mêmes depuis de vieux temps, où l’on pouvait trouver des quatrains sculptés dans le rocailleux ancien alphabet ardare, d’avant le passage à la graphie latine. 

Je vis aussi l’inquiétant Escalier des Tilleuls, sur l’allée homonyme, sur lequel personne ne montait et où l’on voyait des traces de mains, comme si quelqu’un poursuivi et épouvanté aurait essayé de grimper à quatre pattes. C’était une vieille légende, que je ne me rappelle plus. Tout ce que je me souviens, c’est que les traces étaient rouges, et s’arrêtaient brusquement à la moitié de l’escalier. Aliana était persuadée qu’il s’agissait des mains des défunts. Si un ardare meurt, sa famille peut aller au Escalier pour voir si une nouvelle trace est apparue. Cependant, on dit que cela peut porter la poisse dans l’au-delà.

Je vis par la suite le caveau de la princesse Smarada, sous les mûriers où l’on dit que Başir, le roi troubadour, aurait joué au luth pendant dix-huit nuits, lorsque, dixit la même légende, tous les morts de l’allée étaient revenus à la vie, sauf la princesse au cœur de pierre qui ne voulait pas ressusciter pour le pardonner d’avoir tué son amant, Dargerin. La feraille déformée, les croix brisées et les arbres qui ont grandi déformés racontes les dégâts produits par les morts ressucités par le chant du roi, dont la souffrance fut abrégée par une flèche que son fidèle conseiller, Tanemud, eut la charité de lui lancer en plein cœur.

Je savais déjà que les ardares sont un peuple pieux, mais j’en fus persuadé lorsque je vis des tombes récentes, à l’intention des caciques contemporains, qui étaient raccordées au réseau éléctrique et disposaient une connexion internet rapide et illimitée, à l’usage des défunts. 

On dit que le paysan ardare dispose de sa vie de trois paires de chaussures : une qu’il porte pendant toute sa vie, à partir de 18 ans, les autres deux, gardées neuves et cirées, le suivront dans sa tombe : une pour la vie éternelle de tous les jours, l’autre pour les occasions spéciales de celle-ci.

« Si l’hiver tarde encore un petit peu, nous devrions t’émèner ces jours-ci voir un cimetière de campagne », dit Aliana. «C’est différent. Les paysans ne font pas dans la finesse – mais dans les proportions. Un cimetière rural est grand comme un village. Les caveaux sont des maisons en règle, couvertes de paille. Elles disposent impérativement d’une cheminée et de bois sec à l’usage des ancêtres. Au dix-neuvième siècle, les paysans riches les équipaient même de boites aux lettres. Les morts étaient abonnés à La Nation et La Semaine Politique. D’ailleurs, lorsque les archives nationales ont totalement brûlé, on a pu récupérer dans les cimetières des collections complètes des principaux journaux politiques et culturels du temps !

Le paysan ne comprend pas les canons universels de l’architecture mortuaire. Pour lui, si vie après la mort il y a, elle ne peut aucunement être différente de celle-ci. Et comme les caveaux ruraux ne différent en rien des maisons paysannes, il est impossible d’apprécier à la première vue si on se trouve dans un vilage des vivants ou un des morts. Quand j’avais 14 ans, pendant une randonnée dans les montagnes, je me suis séparée du groupe et je me suis égarée. Voyant de loin de toits de maisons, je me suis dirigée dans cette direction. Mais en arrivant, j’ai découvert qu’il s’agissait d’un cimetière lorsque je fus devant la mairie – le mausolée du maire, entendons-nous bien. Ce fut une de plus belles nuits de ma vie. Car si de nos jours, les traditions se perdent, l’hospitalité des morts est proverbiale. Le lendemain matin, j’avais trouvé dans une cour un chien. Vivant. Je l’ai ramenée avec moi. D’ailleurs, vous vous connaissez. »

Je le connaissais. Aliana avait un berger grand, blanc et bon, qu’elle avait baptisé Cerbère.

« J’ai une question stupide », fis-je, en prenant mes accompagnatrices par le bras. « Ce que vous m’avez montré aujourd’hui soulève pour moi un mystère encore plus grand. Non, il ne s’agit pas de l’architecture funéraire monumentale. Ni des contes de fantômes, ou les tracès laissés par ceux-ci. Des choses comme ça ou dans le genre, on rencontre partout dans le monde. Ce qui dépasse ma capacité de comprendre est le fait que, dans un pays comme l’Ardarie, la seule chose vraiment fascinante est totalement ignorée. Plus encore, le fait que personne n’en parle, ni les médias, ni les gens, ni la propagande touristique. »

Aliana fit un sourire nerveux.

« Tu ne nous connais pas du tout, du tout. Je te disais que l’essence de la spiritualité d’un peuple se retrouve dans ses cimetières. Ou, la fibre la plus sensible d’un peuple est aussi la plus difficile à cerner. Y compris par nous-mêmes. Tu crois vraiment qu’on sait pourquoi on bâtit des villes de la mort, quand même bien on est un peuple lâche et qui aime la vie ? Crois-tu que les offrandes mortuaires - les seuls qui dépassent en importance celles qu’on doit faire pour graisser la patte de l’administration pour un rien – sont faits par conviction, par instinct ou par inertie ? Tout rituel est un but en soi, tout miracle est le résultat d’une invocation et ne précède celle-ci. Nos cimetières sont la vie, sont l’éternité. Et les vivants d’aujourd’hui font montre de trop de timidité et maladresse devant eux, et préfèrent ne pas en parler qu’en parler improprement. Car c’est tout ce qui nous reste. C’est tout ce qu’on a toujours eu. Tu comprends ? »

« Non. »

« Alors, tu es quelqu’un de normal. Si tu avais dit le contraire, je me serais posée des questions », sourit Mira.

Aliana se tenait à nos côtés tournée vers un ange, qu’elle regardait avec gravité dans les yeux.

Un couple passa à côté, main dans la main.

« Si même ce mois-ci ils augment les charges... » j’entendis dire le monsieur, au moment où ils nous croisait.

Mira m’embrassa sur la bouche. C’était la première fois qu’elle le faisait en public. D’abord hésitants, puis épais, les flocons se mirent à tomber.